Sur les deux opérations de sauvetage menées le 10 août dernier en Méditerranée centrale par les équipes de l’Aquarius, 141 personnes ont été mises en sécurité à bord. Parmi elles, 50% de mineurs pour la plupart non accompagnés. Les bébés, enfants et adolescents représentent environs ¼ des personnes secourues par nos équipes en mer. Comme leurs aînés, ils ont connu la faim, la soif, les coups, la détention en Libye et subi l’épreuve de la traversée. Voici quelques témoignages de ces jeunes passagers recueillis à bord de l’Aquarius en début d’année.

« Ce mardi en début d’après-midi, nous naviguons le long de la Sicile, en direction d’Augusta, un port de la côte orientale où le bateau doit faire escale pour débarquer les rescapés du week-end tragique du 27 janvier. Un groupe de jeunes dessinent sur des tables sur le pont. Ils sont originaires de la Côte d’Ivoire, de la Mauritanie et du Cameroun. L’un d’entre eux dessine un camion avec les trois lettres SOS sur le côté.

Il se met à commenter son dessin et sans transition évoque les prisons libyennes : « Je suis allé en prison à Tripoli et à Zaouira. Tous les matins, on nous fouettait et on nous donnait un morceau de pain à chaque repas. On ne pouvait pas se laver. » Ces quelques mots entraînent un débordement d’émotions chez les autres jeunes, probablement déclenché par le fait de se sentir enfin en sécurité. Pendant près d’une heure, les témoignages de ces jeunes rescapés de l’enfer libyen s’enchaînent avec des mots désordonnés évoquant les privations et la torture. Malgré les atrocités dont ils porteront les stigmates jusqu’à la fin de leur vie, ils s’expriment avec les mots des jeunes de leur âge et trouvent encore la force de rire car ils sont bien en vie.

Parmi eux, un Mauritanien qui a grandi au Cameroun raconte comment il a fini dans un camp près de la frontière algérienne : « J’étais parti en Algérie pour chercher du travail. Ma mère et mes petits frères étaient restés au Cameroun. A ce moment-là un Libyen m’a dit qu’il y avait du travail à Sabratha. Il y a beaucoup de Mauritaniens là-bas. Mais finalement on nous a enfermés dans un camp. Les Libyens nous ont alors expliqué qu’ils nous tenaient en otage et que si nous bougions une oreille ils nous descendraient. »

« En Libye, les noirs sont de simples marchandises ou des esclaves ».

Tous sont allés plusieurs fois en détention, souvent lors de transferts pendant lesquels ils sont vendus ou revendus comme de simples marchandises contre une rançon demandée aux familles : « Les prisons ne sont pas des prisons d’Etat, et la police et les militaires qui nous arrêtent ne sont que des milices armées ». Il n’y a pratiquement aucune chance de sortir de ces prisons, dont ils ont parfois oublié le nom ainsi que la durée de leur détention. Chaque nationalité a un prix : « un Camerounais vaut 2000 dinars, un Malien 1200 ».

Le jeune Mauritanien raconte comment il a été kidnappé en pleine rue par des hommes armés de Kalachnikovs et emmené dans un 4×4 noir chez l’un d’entre eux qui exigea une rançon de 300 euros. Il fut finalement livré à un autre groupe et détenu dans une « prison container, l’une des prisons les plus dangereuses de Libye. » Comme leur nom l’indique, les cellules sont en fait des containers dans lesquels « personne ne peut entrer ni sortir ». On sert la soupe « qui contient un somnifère », à travers un grillage. Le même jeune homme évoque finalement la prison à Tripoli, où les gardiens frappent aveuglément les détenus chaque matin – ce qui entraîne un silence de mort.

Son voisin, un ado ivoirien est allé à Tripoli rejoindre son frère qui travaillait dans une usine. Il fut également arrêté malgré son jeune âge et raconte à son tour une torture couramment pratiquée par les preneurs d’otages : « On demande à un détenu de mettre ses mains à plat sur la table, on le frappe alors avec un tuyau en fer. S’il retire ses mains, on le frappe à la tête ». Un homme plus âgé rejoint le petit groupe. Il montre un trou dans ses tibias, dû à une balle. Il explique qu’après lui avoir tiré dessus, ses gardiens l’ont plongé dans l’eau avec les mains attachées, pour lui faire encore plus mal : « Si tu dis que tu n’as pas d’argent, on te tire dessus à bout portant. »

Il raconte plus tard comment il travailla comme esclave pour tout un quartier à Sabratha. Oublier la violence semble impossible : « Chaque fois que je me regarde dans un miroir, je vois les marques de la Libye sur mon corps. » ajoute ce jeune Mauritanien. Mais les autres, ceux qui n’ont pas connu la prison ne peuvent pas comprendre. « C’est pourquoi nous vivons en petites communautés. Même nos familles ne sont pas au courant, nous ne leur disons rien lorsqu’elles appellent, pour ne pas les inquiéter. On leur dit que tout va bien, qu’on travaille et qu’on gagne de l’argent. Mais si ceux qui ont traversé la Libye et ont été torturés m’avaient prévenu, je ne serai jamais allé en Libye, » conclut le jeune Ivoirien.

Propos recueillis par Alexandre Dubuisson

Crédit photo : Guglielmo Mangiapane / SOS MEDITERRANEE – Les images ne correspondent pas aux vrais protagonistes afin de conserver leur anonymat.