Viviana est l’une des femmes marins-sauveteurs de SOS MEDITERRANEE. Au sein de l’équipe, elle tient une place à part. Sur l’Aquarius, seules les femmes étaient autorisées à pouvoir pénétrer dans le « shelter », un espace réservé aux femmes rescapées. Dans ce havre, elle accueillait avec compassion les récits les plus terribles, les chansons les plus douces, les rires, les larmes aussi. Depuis Marseille, où elle suit un entraînement en attendant l’arrivée d’un nouveau navire, elle témoigne de ces moments privilégiés.

 

1. En quoi les femmes qui traversent la Méditerranée sont-elles particulièrement vulnérables ?

 

Les femmes constituent l’un des groupes les plus vulnérables parmi ceux que nous recueillons en mer.

Lorsque nous les trouvons sur les bateaux pneumatiques, les femmes et les enfants sont placés au centre du bateau, ou parfois dans les cales des barques en bois, avec les enfants. Elles sont particulièrement exposées aux blessures à bord à cause des clous qui dépassent du sol ou aux brûlures dues au mélange d’eau de mer et de fioul. Elles peuvent aussi être victimes de noyade, suite à l’inhalation des gaz toxiques qui leur fait perdre connaissance au fond du bateau.

Beaucoup sont enceintes, et une bonne partie d’entre elles ne le savent même pas. Par ailleurs, la plupart des femmes voyagent seules, y compris des adolescentes. Les jeunes filles érythréennes de 14 à 17 ans, notamment, qui fuient la dictature et la violence dans leur pays, sont le plus souvent laissées à elles-mêmes. Beaucoup de femmes voyagent aussi seules avec de jeunes enfants, parfois des nouveau-nés. La plupart ont été violées. Certaines ne sont encore que des fillettes.

 

Je me souviens d’une très jeune fille du Nigéria. Elle était très intelligente. Elle est venue me parler d’elle-même. Elle m’a dit combien de fois elle a essayé de fuir la Libye. Elle m’a dit qu’au début, elle a été vendue à une famille en Libye pour faire le ménage.Elle n’a pas été payée, bien sûr. Elle disait « Every night, big big problem »  (« Tous les soirs, gros gros problèmes »). L’homme de la maison venait en effet chaque soir et la violait, systématiquement. Elle a réussi à s’échapper et s’est à nouveau retrouvée dans un centre de détention.

Or dans ces centres de détention, beaucoup de jeunes filles sont violées par les gardiens. Certains les vendent à d’autres hommes qui viennent pour abuser d’elles. J’ai souvent entendu ces histoires.

Les femmes et les jeunes filles sont également torturées. J’ai vu de grands trous sur leur peau, faits à l’aide d’un bâton brûlant. De gros trous, dans le dos, sur les cuisses, partout sur le corps. Dans ce cas, elles ont besoin d’une intervention chirurgicale car c’est très profond. Elles souffrent énormément de ces blessures. 

Un autre problème est qu’il n’y a pas d’installations sanitaires décentes dans les centres de détention libyens : cela cause de nombreux problèmes de santé, mais aussi des problèmes d’hygiène intime. Imaginez lorsque ces femmes accouchent en prison, sans assistance, sans pouvoir même se laver, ni boire de l’eau salubre, manger… Beaucoup de femmes ont la gale – pas seulement des femmes, beaucoup d’hommes et surtout les petits bébés.

 

2. Comment SOS MEDITERRANEE a-t-elle contribué à la protection des femmes rescapées ?

 

D’abord, il faut les sortir de l‘eau. Les femmes et les jeunes enfants sont parmi les personnes évacuées en priorité par les marins-sauveteurs sur les canots de sauvetage, afin d’être mises en sécurité à bord du navire, après les personnes inconscientes, malades et gravement blessées.

Une fois à bord, nous commençons par répondre aux premières nécessités : les soins urgents, la nourriture, l’eau… Les femmes et les enfants sont amenés à l’abri dans le « shelter », qui leur est réservé.

Bien entendu, en tant qu’association de sauvetage en mer, notre mission de protection la plus importante consiste à les amener, comme le prévoit la loi, dans un lieu sûr dès que possible après le sauvetage.

 

Sur le navire, les femmes ont parfois besoin de parler une fois qu’elles se sont reposées. Mais elles ne parleront qu’à quelqu’un en qui elles ont entièrement confiance. Après tout ce qu’elles ont vécu, il est très difficile pour une femme d’avoir pleinement confiance en un homme en se confiant à lui. Ce sera donc forcément une femme qui pourra les écouter. Il est très pénible pour elles de parler de ces choses ! Elles sont vraiment traumatisées.

Le « shelter » (abri) était une grande salle à l’intérieur de l’Aquarius, l’endroit du navire le plus sécurisé pour l’accueil des rescapés. N’y étaient autorisés que des femmes et des enfants de moins de 12 ans. Ils étaient à l’intérieur, au chaud, trouvant enfin un refuge où se sentir vraiment en sécurité, protégés, après des mois – parfois des années – d’insécurité.

 

Habituellement, les femmes dorment beaucoup quand elles arrivent. Elles sont épuisées par la nuit passée en mer, parfois par plusieurs jours à dériver, et par tout ce qu’elles ont vécu en Libye. Elles n’ont reçu que très peu de nourriture en centre de détention, elles sont faibles. On leur donne des couvertures. Parfois, certaines femmes dorment tellement longtemps que les marins-sauveteurs jouent avec les petits pour que les mamans puissent se reposer tranquilles.

L’ambiance dans le « shelter » est détendue, calme. Quelque chose de magique s’en dégage…Ces femmes ne se connaissent pas, elles s’entraident, même avec les nouveau-nés, elles sont comme une famille unie.

Parfois dans le « shelter » les femmes chantent, leur voix est comme celle des anges. Cela crée une connexion magique entre elles. Je ne sais pas comment elles arrivent à chanter ensemble le même chant, c’est incroyable, elles viennent de différents pays, elles ne parlent pas la même langue, mais ces chansons sont si douces, si suaves ! Beaucoup de femmes pleurent aussi à ces moments-là.

Au printemps dernier, nous avons procédé à un sauvetage. Il y avait environ 400 personnes dans un bateau en bois. J’étais la chef du canot « Easy 3 »1 , en charge de la communication avec les survivants. A un moment donné, nous avons fait monter 10 femmes dans notre canot, des Erythréennes. Or nous avons dû patienter en mer en attendant que les deux autres canots de sauvetage évacuent des rescapés vers l’Aquarius. L’une d’entre elle s’est adressée à moi. Elle s’exprimait au nom de toutes les autres car elle était la seule à parler anglais. Elle m’a dit ceci : « toutes les femmes ici veulent te remercier ! Tu es notre sœur ! Merci ! » Puis elles ont commencé à chanter. C’était un moment vraiment incroyable, en plein milieu de la mer, alors qu’elles venaient d’affronter la mort, c’était la première chose qu’elles faisaient : elles chantaient  !  C’était leur façon de dire merci. Le chant des femmes érythréennes est vraiment très doux, très apaisant. C’était magnifique et incongru à la fois.

 

3. A l’heure où SOS MEDITERRANEE est à la recherche d’un nouveau navire de sauvetage, quels critères feriez-vous prévaloir pour protéger les personnes vulnérables comme les femmes ?

 

Il est très important qu’il y ait un endroit pour installer une clinique bien sûr. Les gens arrivent blessés, malades, les femmes ont des affections spécifiques, certaines sont enceintes, elles demandent un test de grossesse… Certaines ont perdu de la peau, brûlées parce qu’elles baignaient dans le mélange de carburant et d’eau salée, qui est très corrosif.

Le « shelter » sur l’Aquarius était un lieu vraiment essentiel. Il faudra que le nouveau navire dispose également d’une zone spécifique et fermée pour les femmes et les enfants. Bien sûr nous préférerions mettre tout le monde à l’abri dans un endroit fermé où tous sont protégés du froid et du vent. Mais souvent, il n’y a pas assez de place et les hommes doivent rester sur le pont, abrités seulement par des bâches.

Je rêve aussi d’un lieu réservé aux enfants seulement, une sorte de jardin d’enfants où ils pourraient jouer. Pour les enfants, jouer est une façon de revenir à la normalité.

 

CREDITS PHOTO : SOS MEDITERRANEE

Easy One, Two et Three : noms donnés aux trois canots de sauvetage.