Journal de bord

#109 [TÉMOIGNAGE] « Derrière chaque question, un abîme »

Julia est chargée de communication à bord de l’Ocean Viking. Elle raconte ici par le menu les histoires qu’elle a entendues – particulièrement celles des femmes rescapées – durant cette mission de janvier 2021. Elle partage les sentiments et les réflexions que cela lui inspire. Un récit dur mais nécessaire.   

Travailler sur un navire de sauvetage en Méditerranée centrale signifie travailler dans l’intervention d’urgence. Cela devrait paraître évident, mais la crise en Méditerranée fait l’objet de discussions politiques et médiatiques depuis si longtemps maintenant que j’ai parfois l’impression que les gens l’oublient. Ce que nous faisons à bord de l’Ocean Viking, lorsque nous passons d’un navire pratiquement vide à la prise en charge de près de 400 personnes en moins de 48 heures avec un équipage de 31 personnes représente le summum en terme d’intervention d’urgence.

Bijou, Ange et les autres…  des femmes courageuses mais meurtries

En tant que chargée de communication, j’aspire à partager des histoires positives afin de souligner le courage et la dimension plurielle de chacune des personnes que nous secourons.

En particulier lorsqu’il s’agit des femmes. Parmi toutes celles que nous avons eues à bord en janvier dernier, j’aimerais évoquer « Bijou»*, qui désire retranscrire tout son voyage en chanson pour créer une vidéo dont chacun des épisodes relaterait son périple. Ou bien « Ange »*, couturière camerounaise qui conçoit des vêtements de fête pour les mariages ou pour d’autres événements. Je voudrais aussi raconter la force de « la sorcière » qui a mis en sécurité sa petite fille d’un mois.

Mais ce n’est qu’une partie de l’histoire. La vérité est douloureuse. Elle n’a rien de romantique. Elle n’est pas juste. Elle est exaspérante et abjecte. Travailler dans un contexte d’intervention d’urgence signifie que la plupart du temps, la vérité éclate au milieu du chaos, pendant les opérations de sauvetage en cours, alors que nous essayons d’assurer, au même moment, la sécurité et le bien-être de centaines de rescapé.e.s.

Lors de la mission de janvier, un sentiment dominait pour les membres féminins de l’équipe de l’Ocean Viking : derrière chaque question posée à l’une de ces  « rescapées », se cache un abîme.

« Je n’ai jamais travaillé dans un contexte où la violence sexuelle est aussi répandue » Hannah, sage-femme à bord 

Hannah, la sage-femme à bord de l’Ocean Viking, travaille depuis quatre ans avec des victimes de violences sexuelles. Durant toutes ces années, elle a œuvré dans des contextes de crises et de conflits à travers le monde. « Au Soudan du Sud, le viol est utilisé comme une arme de guerre. Mais je n’ai jamais travaillé dans un contexte où la violence sexuelle est aussi répandue, aussi systématique et brutale que ce qui arrive à ces femmes en Libye » explique-t-elle.

Les femmes que nous avons secourues nous parlent de la Libye. Puis, l’abîme. Les questions les plus simples sont parfois celles qui  l’ouvre, justement, cet abîme. Aussi lorsque nous nous tenons debout sur ce navire, face à ces survivantes, nos yeux fixent le sol.

Janvier. Sur l’Ocean Viking. C’est la nuit, au milieu d’une opération de sauvetage difficile. Pour la première fois, l’abîme s’ouvre devant moi.  Toutes les femmes sont déjà à bord, en sécurité, alors qu’on tranfert encore les hommes depuis le canot pneumatique. Je traduis pour Hannah, la sage-femme, une question qui paraîtrait évidente pour la plupart des femmes : « Savez-vous si vous êtes enceinte? ».

(Crédit photo : Fabian Mondl)

Dans la clinique 

La réponse qu’elle formule péniblement semble lui fissurer l’âme: « J’ai été violée. Ils étaient deux. Ils étaient armés. » L’abîme. Pour la première fois. Nous n’avons que quelques secondes pour parler, les rescapé.e.s continuent à arriver à bord de l’Ocean Viking. Nous continuerons cette discussion plus tard.

La même nuit, à l’entrée de la clinique à bord, des femmes font la queue. L’une d’entre elles se plaint de douleurs à l’abdomen. Elle explique avoir besoin de médicaments, je traduis sa demande à Caterina, notre médecin. Je ne comprends pas de quelle pilule elle a besoin, je le lui demande. Deux ou trois jours auparavant, cette femme a été interceptée par les garde-côtes libyens et ramenée en Libye. Elle a été tellement battue qu’elle a fait une fausse-couche, me confie-t-elle. Elle a attendu une journée entière à l’hôpital de Tripoli avant d’être soignée. Ce dont elle a besoin, c’est d’un antibiotique en raison du risque d’infection. L’abîme se referme. Douleurs abdominales, coups, fausse-couche. Comme je le découvrirai plus tard, sa grossesse était également le résultat d’un viol. La femme et son fiancé avaient décidé de garder le bébé. Mais maintenant, il n’y a plus de bébé.

La femme suivante à la clinique se plaint de douleurs corporelles générales, de vertiges et de fatigue. Elle finit par nous révéler – à Caterina et à moi-même – un événement dont elle n’avait jamais parlé à personne. Même pas à sa soeur. Elle dit avoir trop honte. Elle n’arrête pas de pleurer. Elle nous explique que depuis lors, elle s’est isolée. Par honte. Nous la tenons dans nos bras. Nous la rassurons, lui expliquons qu’elle n’est responsable de rien. Ce n’est pas de sa faute. Que la honte devrait se tourner vers les hommes qui lui ont fait ça, non vers elle.  

« Le pire, c’est quand on vous dit merci. »  

Entre deux consultations, nous passons un moment seul avec Caterina. Un bref moment de silence, une pause d’environ 30 secondes. « Le pire, c’est quand on vous dit merci. » lâche Caterina. « Nous faisons le strict minimum pour ces personnes et elles nous remercient. Cela ne devrait même pas être nécessaire. Ce qui leur a été fait est inhumain. Mais je ne peux pas être inhumaine. Elles ne devraient pas nous remercier de les avoir traitées comme des humains. Ces gens sont si forts. Je ne sais pas comment je survivrais » [ à leur place]. Mais nous devons continuer. L’urgence, elle, continue.

Son petit garçon a eu peur des hommes armés : « il a juste filé entre mes jambes ». 

Une autre rescapée. Une autre consultation. « Une opération majeure dans le passé ? » demandons-nous. « Une césarienne, il y a quelques années. » Nous faisons une pause. Cette femme est seule à bord. « Où est l’enfant ? », demandons-nous. L’enfant a été séparé de sa mère quand ils sont montés sur le bateau afin de fuir la Libye. Son petit garçon a eu peur des hommes armés, « il a juste filé entre mes jambes », dit-elle. Quand elle a voulu le rattraper, elle a été forcée, par la menace d’une arme, de monter à bord de l’embarcation qui partait. Elle espère qu’il aura pu rejoindre l’une de ses sœurs qui, elles aussi, sont toujours en Libye. L’abîme. La douleur en plus de la douleur.

Le lendemain, j’écoute l’histoire d’une femme qui a été violée dans le désert en traversant la frontière libyenne pendant la nuit. Elle a réalisé la traversée à pied, avec un groupe de personnes ainsi qu’un guide. Sur la route, l’armée les a aperçu.e.s – la police des frontières ou bien une milice. Elle les a malgré tout laissé.e.s passer. Tout le groupe, sauf elle. Elle, a dû rester. Les hommes, les armes, la honte. Quand ils l’ont laissée partir, elle était si faible qu’elle pouvait à peine marcher. Sa robe, évaporée. La perruque qu’elle portait, disparue. Le bébé dans son ventre quand elle a quitté son pays, décédé.

(Crédit photo : Fabian Mondl)

Des chants de reconnaissance, des chants d’espoir, des chants de femmes 

La nuit précédant le débarquement, les femmes et les enfants à bord sont les derniers à être encore éveillés. Dans le refuge pour femmes – un espace sécurisé qui leur est consacré, à elles et aux jeunes enfants – elles sont assises en cercle et chantent des louanges, une sorte de gospel. Une femme joue du tambour. Beaucoup de ces chants sont des « chansons à répondre », c’est-à-dire que les femmes chantent à tour de rôle et le groupe répond en chœur. Dans le premier chant, le groupe doit répondre « c’est cadeau ». Ce chant est joyeux, exprime la gratitude et l’humilité. Dans la chanson suivante, la réponse est « là-bas ». Celle-ci représente l’espoir, évoque un avenir meilleur ainsi que l’abondance espérée pour leur futur ou dans l’au-delà lorsqu’elles ne seront plus de ce monde.

Une nouvelle chanson commence, cette fois la réponse est « c’est fini-oh ». Là encore, les femmes énumèrent à tour de rôle tout ce qui est enfin terminé. Mais soudain, l’ambiance change. Les chants évoquent maintenant la Libye. L’une des femmes chante « l’esclavage », les autres répondent : « c’est fini-oh ». « La prison », « c’est fini-oh ». « Le viol », « c’est fini-oh ». 

La femme qui jouait du tambour se retrouve maintenant au milieu du cercle, passant du chant à la parole. Je suis assise, portant deux petites filles sur mes genoux. Hippolyte, le dessinateur à bord, est derrière moi. Elle s’adresse directement à moi… Sa parole se libère : « En Libye, ils nous violent mentalement, ils violent notre corps, ils violent nos enfants, le viol est partout ». L’abîme. Une nouvelle fois, il s’ouvre à moi. Je regarde autour de moi. Toutes ces femmes, tous ces bébés…

Alors que je m’apprête à fermer la porte du refuge pour la nuit, une femme me suit afin de remplir sa bouteille d’eau. Elle se plaint d’un mal de tête, je lui propose du paracétamol. « Je ne suis pas sûre que cela va m’aider » me répond-t-elle. « J’ai ce mal de tête depuis la prison ». L’abîme. À nouveau. Cette fois-ci, un peu plus profond qu’auparavant.

Je n’arrive pas à me résoudre à écrire tout ce que cette femme m’a confié.  J’ai peur que les gens ne le croient pas, même avec tous les avertissements possibles. Ce que cette femme a vécu en prison est indescriptible. Je me contenterai donc de dire ceci : elle n’a réussi à s’échapper que lorsque les gardiens l’ont crue morte et ont jeté son corps, nu, dans un conteneur présent dans la rue. Elle finit son histoire en me disant : « Je me suis dit que si les garde-côtes libyens venaient, je me jetterais à l’eau. J’ai vécu l’enfer sur terre en prison. J’ai vécu pire que l’enfer. J’ai des brûlures de cigarettes partout. Je porte les preuves partout sur mon corps.»

Crédit photo : Fabian Mondl)

Des histoires difficiles à porter…  

Pour toujours, cette histoire restera gravée en moi. Mais je ne pourrai pas porter ses souvenirs. Je ne sais pas comment elle fait. Je ne peux qu’espérer qu’elle recevra les soins qu’elle mérite. Cette nuit-là, tandis qu’elle remplit sa bouteille d’eau, j’essaie de me remémorer mes connaissances en matière de premiers secours psychologiques. Je lui rappelle à quel point elle est forte, qu’elle n’est pas à blâmer et surtout que la Libye, c’est fini. Mais tout cela me semble futile. Ni elle ni moi ne pleurons. Il est temps pour elle de dormir. Pour moi, il est l’heure de ma ronde sur le pont afin de m’assurer que tout le monde est en sécurité pendant la nuit.

L’urgence reste toujours présente.

Pour beaucoup de ces femmes, il n’y aura pas de fin heureuse. L’Europe ne sera pas le « là-bas » de leur chanson, la terre de l’abondance. Quand je les regarde débarquer, je ressens surtout de la colère. Je suis en colère que cela puisse leur arriver, aujourd’hui, au 21e  siècle. Furieuse que tout cela soit connu de tous. Que l’Europe continue de financer les garde-côtes libyens qui enfreignent régulièrement le droit international en renvoyant ces personnes en Libye. Cette même Libye qu’ils considèrent comme une prison inhumaine. Surtout pour ces femmes. Je suis furieuse que l’unique chose que je puisse faire, c’est d’écrire. Écrire tout ce qui a déjà été dit. J’écris dans l’espoir que quelqu’un me suive au bord de cet abîme et y plonge avec moi. Il faut voir et regarder cette réalité, cette horreur, cette injustice afin de la combattre, collectivement. Afin de protéger nos semblables.  

 

*Les prénoms ont été changé pour protéger l’identité de ces personnes.

 

Crédit photo : Hippolyte / SOS MEDITERRANE