Le canot pneumatique se casse dans la nuit, 50 personnes sans gilets de sauvetage hurlent de désespoir dans l’eau ; 70 autres sont en grand danger, les vagues arrivent de tous côtés -le navire de sauvetage est à un mille nautique de distance ; le canot de sauvetage tombe en panne, les gens tombent et se piétinent dans l’épave ; on attrape des personnes qui flottent, on n’a plus assez de gilets de sauvetage, on repère un homme sous l’eau, qui coule, mes doigts touchent ses cheveux, sa chemise, ça y est on l’a, on le réanime ; d’autres personnes sont sorties de l’eau, le médecin est submergé, on lance des gilets de sauvetage, notre canot est envahi, on enlève les gilets de sauvetage à des personnes qui nous grimpent dessus et on les lance aux suivants alors que le bateau pneumatique se dégonfle. On s’éloigne lentement, les naufragés s’accrochent à nous, on récupère ceux qui flottent, on fait passer tout le monde sur des radeaux gonflables, un canot de secours arrive en renfort, se fait presque renverser, on retourne vers l’Aquarius pour débarquer l’homme qui avait coulé, on garde le médecin ; on récupère d’autres gilets de sauvetage et on remet les gaz dans la nuit, on zigzague entre ceux qui portent des gilets de sauvetage, qui hurlent. Et ainsi de suite pendant cinq heures d’affilée !

Voilà, c’était ça mon boulot il y a cinq jours [ndlr : samedi 9 juin].

Au lever du jour on avait 630 personnes à bord au total, transbordées et secourues. Tous les transbordements ont été faits depuis les navires des GARDE-COTES ITALIENS, ce sont plus de la moitié des personnes à bord.

Ensuite on a dû attendre des jours, immobiles, sous un soleil de plomb. Les réserves alimentaires s’amenuisaient, les rescapés angoissaient, l’un d’eux jurait qu’il allait sauter par-dessus bord.

Et maintenant on nous envoie en Espagne, putain ! Allez comprendre : ils ont réparti les personnes qu’on avait secourues sur deux navires d’Etat qui patrouillent dans la même zone que nous ! TROIS NAVIRES DE SAUVETAGE ! Comme si détourner un navire de sauvetage du bout de mer le plus mortel au monde n’était pas déjà assez stupide.

Mais ça ne s’arrête pas là ! Le jour suivant un autre navire des garde-côtes italiens a débarqué 900 rescapés en Italie, c’est littéralement le navire jumeau de celui qui accompagne actuellement l’Aquarius en convoi vers l’Espagne.

Tout cela ressemble juste à un exercice politique.

Et il y a pire ! La mer est démontée sur le tronçon sur lequel on navigue. La nuit dernière, on a pris des vagues de 4 mètres, ça aspergeait tout le bateau. Les infirmiers, qui travaillent sans discontinuer, tendaient des sacs aux mères pour qu’elles puissent vomir pendant qu’elles allaitaient leur bébé.

Les personnes qui subissent ça sont celles-là même qui viennent d’échapper au naufrage. J’aimerais que vous puissiez parler à cet homme, qui a perdu un proche, a survécu à un naufrage, a été hissé à bord de l’Aquarius, laissé à la dérive sur notre bateau pendant des jours, qui vomit quand la tempête se lève. Il me demande un stylo pour colorier les Crocs qu’on lui a données. Il est si poli et gentil qu’il me demande même comment je vais. Et puis il me demande pourquoi il se passe tout ça, je lui réponds que c’est par ce qu’il y a des gens horribles dans le monde.

L’Aquarius est un outil conçu pour sauver la vie de personnes vulnérables qui préféreraient souvent mourir en mer que de rester là où elles sont. Je veux retourner là où on a besoin de nous, pas dans cette grotesque bataille d’égos. La vie humaine est sacrée.