Un an après l'attaque contre l'Ocean Viking : l'impunité continue, la violence s'intensifie
Un an après les tirs des garde-côtes libyens contre l'Ocean Viking, l'impunité persiste.
Un an après l'attaque contre l'Ocean Viking : l'impunité continue, la violence s'intensifie
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Il y a un an, l'Ocean Viking essuyait les tirs d’un patrouilleur libyen financé par l'Union européenne. Douze mois plus tard, aucune responsabilité autour de cette attaque n’a été établie. Pire : les manœuvres violentes contre les navires humanitaires et les personnes en détresse se multiplient, tandis que le soutien européen aux acteurs libyens s'est intensifié.
Un an après l’attaque contre l’Ocean Viking, un nombre croissant d’acteurs libyens continuent de menacer en toute impunité les personnes en détresse et les navires de sauvetage
ll y a un an, le navire humanitaire de sauvetage Ocean Viking a été pris pour cible par le patrouilleur Houn 664 des garde-côtes libyens, qui a tiré à de multiples reprises sur notre navire alors que 87 personnes rescapées se trouvaient à bord. L’attaque a causé d’importants dégâts au navire et profondément traumatisé les personnes rescapées ainsi que les membres de l’équipage. Pourtant, douze mois plus tard, aucun des responsables n’a été identifié.
Loin de conduire à une remise en question de la politique de coopération en vigueur, cette attaque a été suivie d’une augmentation des financements européens, ainsi que du soutien technique et des formations accordés aux acteurs libyens responsables de ces violences en mer. Ce soutien continue d’alimenter un système qui intercepte les personnes et les renvoie de force vers la Libye, où elles sont exposées à des violations des droits humains largement documentées, à la détention arbitraire, à l’exploitation et à la violence.
En mer, les menaces contre les navires de sauvetage et les personnes en détresse se poursuivent. Un nombre croissant d’acteurs libyens commettent des actes de violence et effectuent des manœuvres dangereuses, avec toujours plus de bateaux à leur disposition.
Des responsabilités non établies
À la suite de l’attaque, SOS MEDITERRANEE a engagé des procédures judiciaires en Italie, en France et en Allemagne afin d’établir les responsabilités et d’obtenir justice. Mais alors que ces procédures prennent du temps, les appels à des décisions politiques responsables sont restés sans réponse dans les capitales européennes.
Le Houn 664, navire impliqué dans les tirs, avait été fourni aux autorités libyennes par le gouvernement italien dans le cadre de SIBMMIL, un programme de gestion des frontières et des migrations en Libye financé par l’Union européenne. Ce même navire avait déjà été impliqué dans une attaque contre l’Ocean Viking en juillet 2023, lorsque des tirs avaient été effectués au cours d’une opération de sauvetage. Des documents internes de l’Union européenne ont depuis confirmé que la délégation de l’UE en Libye avait connaissance de cette première attaque.
Des enquêtes menées par SOS MEDITERRANEE et IRPI Media ont révélé qu’au moins 61,2 millions d’euros de fonds européens avaient été consacrés à des projets de coopération avec les autorités libyennes entre 2017 et 2025, tandis que l’utilisation de près de la moitié du budget du programme n’a pas pu être entièrement retracée.[1] Malgré l’existence de procédures de vérifications, d’obligations de suivi et de garanties en matière de droits humains, la transparence et la responsabilisation concernant l’utilisation de ces financements font toujours défaut.

Une coopération européenne qui s’intensifie
Au lieu d’être remise en question après l’attaque, la coopération européenne avec les autorités libyennes s’est au contraire intensifiée.
En septembre 2025, un mois seulement après les tirs contre l’Ocean Viking, l’opération européenne IRINI a formé 30 membres des garde-côtes libyens, dont 15 issus d’unités de l’est de la Libye.[2] Moins d’un an plus tard, en juillet 2026, l’ambassadeur de l’Union européenne en Libye a confirmé que les préparatifs en vue de la création d’un centre de coordination des secours maritimes à Benghazi, financé par l’Italie et Malte, étaient achevés.[3]
Ces évolutions s’inscrivent dans une politique plus large qui continue de faire du contrôle migratoire une priorité, malgré les nombreux signalements de violations liées aux interceptions et aux renvois vers la Libye.

Une présence en mer croissante et de plus en plus dangereuse
Ce climat d’impunité, associé à la poursuite des financements et à la légitimation de ces acteurs, a des conséquences concrètes pour les personnes qui tentent de traverser la Méditerranée et pour les ONG mobilisées pour sauver des vies.
La mission de surveillance aérienne Albatross de SOS MEDITERRANEE a documenté une présence accrue de vedettes opérées par des acteurs libyens non identifiés, ainsi que de nouveaux navires des garde-côtes libyens. Selon IRPI Media, les garde-côtes et milices libyennes disposent désormais d'une flotte de 97 navires et opèrent dans une zone maritime qui s’étend jusqu’à 60 milles nautiques des côtes libyennes. Cette flotte appartiendrait à 11 groupes armés libyens, parmi lesquels des acteurs étatiques et des acteurs privés.[4]
Les personnes en détresse et les navires civils de sauvetage semblent être devenus des cibles pour cette flotte en expansion. Albatross UNO a documenté de nombreuses interceptions violentes mettant des vies en danger. Ainsi, un canot semi-rigide (RHIB) non identifié a remorqué vers la Libye une embarcation pneumatique précaire, alors que des personnes en détresse se trouvaient toujours à bord. Dans un autre cas documenté, un patrouilleur des garde-côtes libyens — une nouvelle fois fourni par l’Italie, en 2023 — a percuté une embarcation surchargée en détresse alors qu’elle tentait de se mettre en sécurité.
Ces incidents documentés ne représentent toutefois que la partie émergée de l’iceberg, car chaque retour forcé vers la Libye constitue une violation du droit maritime ainsi que du principe de non-refoulement, qui interdit de renvoyer des personnes vers un lieu où elles risquent de subir de graves atteintes à leurs droits.
Un phénomène nouveau et préoccupant a également été observé récemment. À sept reprises au moins entre juin et juillet 2026, des embarcations non identifiées ainsi que des navires appartenant aux autorités libyennes, notamment des patrouilleurs des garde-côtes libyens, se sont approchés à grande vitesse de navires d’ONG de recherche et de sauvetage, avant de les suivre dans les eaux internationales, parfois pendant plusieurs heures. À certaines occasions, ils leur ont ordonné de « remonter vers le nord » ou de maintenir un cap au « 000° ».
Cette insécurité croissante n’est pas seulement un constat partagé par les ONG de recherche et de sauvetage. En mai 2026, quelques jours seulement avant les tirs essuyés par le Sea-Watch 5, les autorités du pavillon allemandes ont relevé au niveau 2 SOLAS/ISPS le statut de sûreté de l'ensemble de la zone SAR libyenne pour tous les navires battant pavillon allemand. Cette mesure s'accompagnait d'un avertissement explicite : les ONG entrant dans cette zone « opèrent dans des eaux dangereuses ».[5]

L’UE finance un système violent, sans en assumer les conséquences
L’attaque contre l’Ocean Viking aurait dû marquer un tournant.
Elle aurait dû entraîner l’ouverture d’une enquête indépendante, une véritable mise en cause des responsables et la suspension du soutien accordé aux acteurs impliqués. Au lieu de cela, l’année écoulée depuis l’attaque a été marquée par la poursuite des menaces, un environnement opérationnel de plus en plus hostile et un renforcement de la coopération européenne avec les acteurs libyens sur les politiques de dissuasion et de restriction.
Depuis l’attaque, SOS MEDITERRANEE a renforcé les mesures de sécurité à bord afin de protéger l’équipage, les personnes rescapées et le navire. Nous avons adapté nos procédures opérationnelles et engagé des échanges bilatéraux avec les autorités de la région afin de désamorcer les tensions et de réduire les risques. Mais la gestion des risques par les organisations humanitaires ne peut, à elle seule, se substituer au déni du droit qui prévaut en Méditerranée centrale.
C’est pourquoi nous poursuivons nos démarches pour obtenir que les responsabilités soient établies à tous les niveaux. Nous avons échangé avec des responsables de l’Union européenne, notamment au sein de la Commission et du Parlement ; nous avons déposé des plaintes officielles et saisi plusieurs instances des Nations unies, parmi lesquelles les Procédures spéciales, le Groupe d’experts sur la Libye et le Comité des sanctions du Conseil de sécurité concernant la Libye. Aux côtés d’autres organisations de la société civile, nous avons également appelé publiquement l’Union européenne à suspendre sa coopération avec les autorités libyennes.
Malgré la multiplication des menaces en mer et les obstacles rencontrés pour obtenir que les responsabilités soient établies, dans un contexte de financements opaques et de mécanismes de plainte difficilement accessibles, ces 12 derniers mois n’ont fait que renforcer notre détermination à continuer de sauver des vies et documenter les violations commises en mer. Nous avons lancé la mission de surveillance aérienne Albatross et continué d'alerter sur le coût humain des politiques de dissuasion de l’Union européenne. L’Ocean Viking a repris la mer dès que les réparations ont été achevées et son équipage continue aujourd’hui encore de porter secours.
La réalité reste pourtant effroyable : au moins 910 personnes sont mortes ou ont disparu en Méditerranée centrale depuis le début de l’année. Récemment, Albatross UNO a repéré 17 corps flottant en mer en l’espace de quelques jours, signe le plus récent de ce qui pourrait être un nouveau naufrage invisible. Les autorités européennes disposent des moyens nécessaires pour détecter les situations de détresse et y répondre, mais aussi pour récupérer et identifier les personnes décédées lorsque des vies sont perdues en mer. Chaque corps retrouvé est celui d’une personne avec un nom, une histoire et des proches qui attendent des réponses. Personne ne devrait disparaître ainsi, et ces morts ne doivent pas devenir une réalité banalisée aux portes de l’Europe.
Un an plus tard, les organisations humanitaires de sauvetage restent présentes en mer et dans les airs parce que, partout en Europe et au-delà, des citoyennes et des citoyens refusent de laisser la Méditerranée devenir un espace où le droit international, l’obligation de rendre des comptes et l’humanité la plus élémentaire n’auraient plus leur place.
Sources :
[1] IrpiMedia : « Fundingviolence : The hidden cost of European policies in Libya », mars 2026, consulté le 29 juillet 2026.
[2] Question parlementaire E-000334/2026 : « Formation des milices non étatiques de l’est de la Libye dans le cadre de l’opération EUNAVFOR MED IRINI », 28 janvier 2026, consulté le 30 juillet 2026.
[3] Nicola Orlando, ambassadeur de l’UE en Libye, publication sur X, 30 juillet 2026, consultée le 7 août 2026. https://x.com/nicolaorlando/status/2082892397155848521
[4] IrpiMedia : « Combien de navires la Libye possède-t-elle réellement en Méditerranée centrale ? », 29/07/26, consulté le 29/07/26.
[5] Ministère fédéral de l’Intérieur : « Niveau d’alerte SOLAS 2 pour les eaux libyennes », consulté le 14/08/2026.
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